
Damien était insuportable . Sa femme n’en pouvait plus. Il était pointilleux en permanence, intransigeant avec son jeune fils, en tant que chef d’équipe, son comportement était tyranique, intolérant, à la limite du harcèlement, et il instaurait un climat d’angoisse au travail.
Mais ça, je ne l’ai appris qu’au fur et à mesure des 5 séances mensuelles que j’ai réalisé avec lui.
- Que puis-je faire pour vous, lui demandais-je.
- J’en sais rien . Ma femme est venue vous voir plusieurs fois il y a quelques temps. Elle m’a dit qu’elle me quitterait si je ne venais pas vous voir!
- Que vous reproche-t-elle?
- Oh j’en sais rien répondit-il, lassé. On se dispute tout le temps.
Damien n’était pas venu de son plein gré mais sous la contrainte de sa femme. Il n’était vraiment pas convaincu qu’il avait besoin d’un accompagnement en kinésiologie. D’abord, il n’avait pas consience qu’il pouvait être l’origine du mal-être de son entourage .
Durant les premières séances, il était difficile d’installer un climat de confiance. Il réfutait tout ce que je lui disais, était dans l’évitement, en permanence sur la défensive. Lorsque je lui donnais des exercices, il les faisait de bonne grâce, il les réussissait tous du premier coup avec une très grande facilité, mais manifestait ouvertement son doute quant à l’efficacité de mes exercices.
Néanmoins, mes exercices, au-delà d’un objectif précis concernant la problématique de mes consultants, permettent de faire s’installer un climat de connivence.
La confiance s’est installée petit à petit. Le travail a réellement commencé à la troisième séance. Je dirais que lors des deux premières séances, nous »avons fait connaissance ». Il m’a évaluée, s’est assuré que je ne le jugeais pas, que je ne cherchais pas à prendre parti entre sa femme et lui, craignant qu’il lui soit imputé l’origine des disputes. Nous avons échangé quelques rires lors des exercices car j’en propose qui sont parfois très drôles.
Il a commencé à lâcher prise sur son comportement évitant lorsque j’ai réalisé les tests musculaires à la troisième séance et qui ont révélé les problèmes liés à la sexualité du couple. Il m’a demandé si c’est sa compagne qui m’en avait parlé, et je lui ai assuré que ce n’était pas le cas. Il était étonné que le test m’amène à révéler ce problème dont il n’osait pas parler.
Aussi, lors de cette séance, il commença à expliquer davantage ce à quoi il était confronté au travail.
Mes tests m’amenèrent à lui demander s’il était exigeant envers son personnel. Il me répondit qu’il n’en n’avait pas l’impression. » J’aime le travail bien fait, c’est tout! Je ne leur demande rien d’extraordinaire, en fait » Puis il continua : « Si moi je peux le faire, n’importe qui peut le faire ».
A ces mots, le test musculaire faiblit. Je détricotais toutes mes notes prises depuis le début de la séance. Il me paraissait vraiment très doué. Je testais ses capacités. Il semblait vraiment surdoué, il n’ya avait pourmoi plus de doute. Je lui posais ouvertement la question. »Avez-vous déjà pensé que vous pourriez être surdoué », lui demandai-je? Il resta pensif un certain temps. »Je n’ai jamais réfléchi à la question, me dit-il. Puis il poursuivit : Je n’ai jamais été testé à ce sujet ».
Je le mettais en face de la situation :
‘Vous demandez à vos équipes, à votre femme, à votre enfant de réaliser des choses, et vous êtes néanmoins jamais satisfait.. Et quand vous réalisez quelque chose, tout le monde trouve que vous le faites correctement. On peut donc penser que vous avez des facilités. Vous etes-vous déjà dit que tout le monde n’avait pas forcément les mêmes facilités que vous? »
Il resta pensif. » Non, je n’y ai jamais pensé. Je n’ai pourtant pas l’impression de demander des choses terribles! »
La fin de la séance sonna. Je lui donnais rendez-vous et des exercices pour le mois suivant.
A la quatrième séance, Damien m’annonça fièrement qu’il avait réalisé ses exercices. La relation s’était améliorée avec sa femme et la relation était même devenue satisfaisante avec son enfant. Au travail néanmoins, il avait toujours des soucis. Je continuais mes tests. Sur mes grilles de lecture, il était indiqué »mémoire de héros mort à la guerre ».
Je lui prononçais ces mots ainsi : « Est-ce que, dans votre famille, proche ou éloignée, vous avez connu ou entendu parler d’un héros de guerre et qui serait mort au cours de cette guerre? »
Damien réfléchit longuement . « Non, me répondit-il. Cela ne me dit rien. Il réfléchit intensément pendant que je continuais de le tester. »
- Est-ce que cela pourrait concerner l’un ou l’autre de vos grand-pères, m’enquérais-je?
- Oh non, je ne pense pas, me dit-il. C’est vrai que mon grand-père maternel m’emmenait souvent voir des musées sur la guerre… Je suis allée plusieurs foisà Arromanches… Mais c’est tout…
- Et votre autre grand-père, lui demandai-je?
- Mon grand-père paternel? Lança-t-il fort surpris. Ben, je ne sais pas, je ne le connais pas… Il est mort à la guerre!
Je souris : »Vous savez que c’est exactement la question que je viens de vous poser » lui-dis-je.
Il sembla un peu ahuri de réaliser cette soudaine prise de conscience.
» Ben je suppose qu’il est mort à la guerre, au-dessus de la porte, il y a toutes ses médailles! » expliqua-t-il.
La boucle était bouclée. Dans la culture familiale, son grand-père était mort à la guerre, et depuis lors, cet ancêtre était vénéré, il était la fierté de la famille et chacun se devait d’être à la hauteur de son prestige. Depuis la mort de cette figure emblématique de la famille, chacun se sentait investi du devoir d’être méritant pour honorer sa mémoire. Il s’agit d’un principe qui était inculqué dès le plus jeune âge, de génération en génération au sein de la famille. Ne pas se plaindre. Etre performant. Etre fort. Intelligent. Habile. Ingénieux. Ces valeurs étaient ancrées, enracinées et chacun se devait de les observer.
Damien avait grandi dans l’exercice de ces valeurs qui lui semblaient innées. Il avait appris à être exigeant envers lui-même, comme son père et ses oncles avant lui. Dans la tradition familiale, ils se devaient d’être dignes de ce grand-père héros de guerre. On avait toujours été exigeant envers lui. Jamais il ne s’en était rendu compte que selon la culture familiale, cette exigence été attendue de chacun. Il pensait alors que cette façon de faire était normale, facile, et ne se rendait absolument pas compte que son entourage n’avait pas grandi avec cette même sévérité et n’avait pas été exercé à autant d’exigence, et que son attitude plutôt que de stimuler ses équipes les décourageait.
A l’issue de la séance, je lui renouvelais ses exercices et lui donnais rendez-vous le mois suivant.
Le mois suivant, tout était en bon ordre. Il avait trouvé le juste équilibre entre ses équipes et sa compagne et Damien se montrait satisfait de nos échanges et de l’aboutissement de l’accompagnement.

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